Artisan d’un jour – Jean-Luc Mesure sur les toits

LA SAS BAMBOU LES PIEDS SUR TERRE ET SUR LES TOITS

Mais où les entreprises familiales puisent-elles leur force ? C’est ce que va découvrir Jean-Luc Mesure, directeur de la Banque de France, installé en Périgord depuis un an, et qui a accepté de mettre un bleu de travail pour tester le métier de couvreur-zingueur dans la SAS BAMBOU à Terrasson.

Sur la route, il nous confie en souriant « j’ai le goût du risque ! Je suis très maladroit manuellement !  Cette opération de terrain organisée par la Chambre de Métiers et de l’Artisanat, avec qui nous entretenons des liens intéressants avec notre mission TPE,  m’offre l’occasion de sortir d’un travail parfois protocolaire. »

L’entreprise de couverture qui nous reçoit, Jean Luc Mesure a pris le temps de voir sa situation sur l’outil de diagnostic financier en ligne « OPALE » dédié aux entrepreneurs dont le chiffre d’affaires dépasse les 750 000 euros. Il va pouvoir se confronter à la réalité, aussi en matière de gestion et de projets de développement avec les co-dirigeants.

Des générations de couvreurs depuis plus de 150 ans

Dès notre arrivée, Caroline et Cédric Dufour nous reçoivent dans des locaux très modernes et ouverts ; les espaces sont bien étudiés, un  accueil/réception clients, une salle de réunion adjacente, un bureau, « le show room » sur deux étages offre d’entrée un panel de tous les matériaux, réalisations et signes de qualité ou récompenses ( RGE ; Amiante ; Qualibât ; Maître Artisan ; Artisan de l’Innovation 2016 …) Sur un panneau, une pub en forme de clin d’œil «  Ne laissez pas n’importe qui grimper sur votre toit ! » La hauteur plafond nous donne déjà un sentiment d’infini, comme si quelque part tout leur était possible…

Autour d’un café les échanges vont bon train et Caroline Bambou Dufour nous raconte comment les hommes de sa famille se sont transmis l’entreprise depuis 1840 avec le père fondateur Jacques Bambou. Puis ce fut Pierre, Léon, Jean, Gérard et son frère Serge… Ce dernier finira par fusionner, en 2008, avec l’entreprise de Cédric, installé alors  en Corrèze. « Mon père a été très heureux de le trouver, nous dit-elle, car lui comme ses collaborateurs étaient tous en âge de partir ensemble à la retraite…cela aurait pu être un problème. Cédric avait pour lui sa jeunesse et son savoir-faire, et une équipe de gars solide aussi ! »

« Et vous dans tout ça ? » l’interroge Jean Luc Mesure. « Moi j’avais fait une formation en immobilier, urbanisme et architecture, et c’est après que nous avons aussi « fusionné » avec Cédric! Depuis nous avons deux petits garçons…

Une stratégie vitale de recrutement

Nous allons progressivement entrer dans leur parcours, concept de vie professionnel et obstacles à surmonter. Une évidence apparaît : malgré un carnet de commande plein, ce qui est plutôt très bon signe en ces périodes économiques de frilosité, ils doivent faire face à une pénurie de main d’œuvre qualifiée. La problématique est bien réelle. Les mots qu’utilisent Caroline Dufour sont forts «  le secteur de la couverture est sinistré en matière de recrutement ! Il y a raréfaction de couvreurs qualifiés. Le niveau s’arrête au CAP et au BP. Seule l’Ecole Supérieure de couverture d’Angers, l’équivalent des Beaux Arts en couverture ardoise forme au haut de gamme, très spécialisée dans les Monuments historiques et la restauration du patrimoine. La formation de métreur en couverture n’existe pas, il faut avoir la chance d’être formés sur le tas.  Chaque année, nous prenons des jeunes en stage, mais leur niveau et parfois même leur comportement sont très alarmants pour la profession. Régulièrement, je fais passer des annonces sur internet, le Bon Coin, FR3 Limousin…je cherche par tous les moyens une vraie qualification, même parfois dans le milieu du rugby à Brive où nous sommes à présents avec mon mari » Elle nous fait d’ailleurs remarquer que beaucoup d’entreprises ferment, faute de trouver des bons repreneurs. D’où l’attention toute particulière qu’ils portent à la gestion des ressources humaines. Ils ont développé ensemble une culture d’entreprise et des valeurs pour que leurs salariés se sentent quelque part privilégiés. En plus d’eux, ils sont 11 en tout, et ils attendent bientôt deux nouvelles recrues, dont l’une vient du Nord de la France. Elle précise « Nous avons besoin de chacun d’eux. Nous investissons sur l’avenir. Nous n’avons aucune envie de les voir partir ! Pour les motiver, nous leur offrons quelques avantages, notamment sur les congés. En fait nous fermons une semaine tous les deux mois ! Ils ont 7 semaines de congés au lieu de 5 ! Nous avons amélioré la pratique « panier » du Bâtiment, le resto leur est payé tous les jours, une bonne mutuelle…» Son mari prend la relève pour expliquer la technicité  et les spécificités du métier. «  C’est aussi une des raisons pour nous de bien les équiper. Nous avons fait de gros investissements en machines, (élévateur, nacelle, camion grue) pour renforcer la sécurité et diminuer la pénibilité qu’il y a parfois sur les chantiers. »

A la pointe du progrès 

Tout en nous expliquant la situation, Cédric Dufour va nous présenter, avec beaucoup d’humilité, le procédé qu’il a inventé et qui lui a permis de recevoir le prix de l’innovation artisanale, dans la catégorie organisationnelle, décerné par la Chambre de Métiers et de l’Artisanat en décembre dernier.  Jean Luc Mesure veut savoir ce qui l’a poussé à faire ces recherches  «  Etait-ce une difficulté précise de découpe ou de positionnement ? » Cédric Dufour « J’ai longuement réfléchi à comment faciliter la taille des tuiles à poser directement  sur les angles ou dans des endroits presque inaccessibles. Aujourd’hui, je fabrique dès la lecture du  plan les différentes étapes d’une couverture en atelier. Fallait y penser ! On gagne du temps. On peut avancer le travail même quand il y a des intempéries… Les gars sont à l’abri ! »  et Jean Luc Mesure de le féliciter « Cela me fait penser à un puzzle…c’est un peu comme si vous aviez industrialisé le processus !

Caroline Dufour peut fière de son mari, qui n’a pas encore dit son dernier mot. Son dossier suit à présent la voie régionale et sera mis en compétition avec des projets d’autres confrères artisans. De plus cette innovation a fait l’objet d’un dépôt de brevet financé par l’Agence de développement et d’innovation Nouvelle-Aquitaine et le réseau Innovez en Nouvelle-Aquitaine.  « Ce qui est une aide appréciable ! »dit-elle. Alors  pourquoi s’arrêter dans leur lancée, elle s’apprête à postuler pour obtenir le label « Entreprise du Patrimoine Vivant »qui est une marque de reconnaissance pour distinguer l’excellence des savoir-faire français. Le dossier va lui prendre du temps, mais elle sait que SAS BAMBOU a tous les atouts pour en faire partie.

Un marché étudié 120km à la ronde

Puis la discussion se porte ensuite les matériaux. Jean Luc Mesure questionne Cédric Dufour sur le pourcentage des travaux réalisés entre la tuile, l’ardoise, le zinc  en matière de CA, et s’il a des préférences ? « Sans hésitation l’artisan lui répond, « l’ardoise c’est la Roll Royce en couverture ! Mais j’avoue qu’aujourd’hui avec le zinc on fait de très jolies choses, même si c’est un matériau qui se travaille difficilement l’hiver. Le marché de la tuile est un travail plus courant en adéquation avec l’immobilier, chaque région a sa propre couleur, sa propre forme… »  Quant aux clients Caroline Dufour lui dresse une synthèse rapide : « 60% de notre CA sont réalisés par les particuliers. Nous travaillons en bonne intelligence avec les architectes pour le neuf comme pour la rénovation. Nous travaillons aussi pour les constructeurs. Nous avons des contrats d’entretien avec Dordogne Habitat et Corrèze Habitat, et des services publics. » C’est ce qu’on appelle savoir jongler pour se donner les moyens d’évoluer. Ils sont d’ailleurs peu  présents sur le marché de Périgueux, pour ne pas empiéter sur l’espace de leurs confrères et s’appliquent à rayonner partout ailleurs en Dordogne et Corrèze.

La toiture du Monastère orthodoxe de la Transfiguration

Bientôt, Jean Luc Mesure va se voir proposer de les suivre sur ce que Cédric Dufour avoue être « le projet de notre vie ». A deux kms, bien caché dans les bois, sur une petite colline aux environs de Terrasson, un Monastère orthodoxe est en cours de réalisation… C’est la SAS BAMBOU qui a le privilège et la responsabilité de faire toute la partie en ardoise des toitures, sauf le dôme réalisé en zinc, par un partenaire local ! Caroline et Cédric Dufour nous offrent une surprise de taille. Nous sommes conscients soudain des perles que nous réserve l’Artisanat… Comment imaginer un tel projet à deux pas des activités économiques du Terrassonnais ? Et pourtant une petite communauté orthodoxe existe depuis près de 20 ans : 6 sœurs et leur aumônier le Père Elie. Le lieu est magique, un peu hors du temps, le silence et le bêlement des moutons … Une chapelle  toute en bois et entièrement peinte à la main est actuellement ouverte aux pratiques mais semble être devenue beaucoup trop petite pour les 150 fidèles pratiquants, qui se réunissent notamment pour Pâques… D’où la commande passée à l’entreprise BAMBOU il y a trois ans. Nous l’aurons compris les travaux avancent doucement, en lien direct avec la générosité des donateurs … Jean Luc Mesure, casque sur la tête, va alors suivre Cédric et Caroline sur les toits pour mieux se rendre compte des travaux réalisés en hauteur. Pas question d’avoir le vertige pour faire l’apprentissage de la couverture ! Commence alors la leçon «  vous posez l’ardoise comme ça bien à plat ; vous mettez le crochet là ; vous prenez un clou, et vous tapez un coup sec bien droit ! » lui explique Cédric Dufour. Bilan de l’essai Jean Luc Mesure lui avoue « je ne m’en suis pas trop mal sorti, même si j’ai planté le premier clou de travers ! » Nous croisons l’équipe des charpentiers qui avancent sur une autre partie. Et il est temps de redescendre sur terre…

Un au revoir pas un adieu

Jean Luc Mesure  reviendra au mois de mai pour prendre plus de temps avec Caroline et Cédric Dufour sur la partie accompagnement, budget prévisionnel, diagnostic , présentation des divers scénarios d’aide à la décision et édition des documents avec comparatifs des concurrents de même taille ! « C’est un outil ultra puissant qui va vous surprendre ! »dira-t-il. Et ils pourront développer leur projet d’agrandissement des locaux qu’ils nous ont montré rapidement.

Sur le chemin du retour, il fait le bilan de cette rencontre insolite «  C’est un métier de calcul. Je ne l’imaginais pas ainsi… J’ai noté une belle fusion, une alchimie entre les dirigeants. Lui, le professionnel averti, elle la femme stratège. Chez eux, tout est réfléchi et en recherche permanente de nouveautés. Ce chantier qu’ils nous ont montré est un ouvrage d’art ! C’est vrai aussi que c’est courageux car il y a plein d’inconnu et pour la gestion ce ne doit pas être si évident… Une dernière chose, ça nous a tous permis de sortir de notre quotidien, on n’a pas eu envie de consulter nos messageries …

Avec ses 13 employés, Bambou est, à 177 ans, la plus ancienne entreprise familiale de couverture du secteur (1). Elle n’en est pas moins: elle a reçu le Prix de l’innovation artisanale de la Chambre de métiers et de l’artisanat de la Dordogne, en décembre 2016. Après sélection et étude des projets par un jury d’experts, le titre lui a été décerné dans la catégorie innovation organisationnelle. Cela récompense la création d’un procédé permettant de préfabriquer les étapes d’une couverture en atelier. Au même moment, cette innovation a fait l’objet d’un dépôt de brevet financé par l’Agence de développement et d’innovation Nouvelle-Aquitaine et le réseau Innovez en Nouvelle-Aquitaine.

Selon Caroline Dufour-Bambou, « cela transforme un peu le métier car il y a désormais un travail d’usine avant le chantier ». Le gain en temps (une toiture de 150 à 200 m2 peut être faite en une journée) et en sécurité est évident, donc en compétitivité.

www.entreprise-bambou.fr