Artisan d’un jour – Christophe Gravier apprenti sculpteur

LES OISEAUX EN BOIS : Souvent copiés, jamais égalés !

L’expérience « Artisan d’un jour » est, à présent, proposée à Christophe Gravier, le directeur du Comité départemental du Tourisme de la Dordogne, qui a pris ses fonctions en janvier 2012. Nous lui avons réservé une rencontre en Périgord Noir, à Marcillac Saint Quentin, chez un artisan d’art pas tout à fait comme les autres.

Tout Vent un refuge authentique

En effet, Eric Gérard est un sculpteur d’oiseaux en bois, qui a choisi d’exercer son métier, bien caché dans la nature, à l’image de ses magnifiques réalisations d’espèces qu’il affectionne tout particulièrement. Son atelier, attenant à sa maison au lieu dit  « Tout Vent », ressemble à une toute petite cabane dissimulée dans la forêt… Pour y arriver nous suivons un chemin de terre qui est aussi un chemin de rando ! Le ton est donné, nous pressentons que nous allons au devant d’un homme profondément attaché à l’authenticité des lieux et des liens.

Les présentations sont directes et conviviales, Eric Gérard a envie de nous faire découvrir son « refuge » ; il y a juste de la place pour deux ! Il se dégage une atmosphère reposante teintée d’une histoire ancienne…une table de travail, une chaise, des outils manuels, deux énormes « bibles » sur les oiseaux, un petit stock de bois, partout sur les étagères des oiseaux à longs becs, et un poêle à bois, qui fournit une température agréable.

Une galerie d’été dans une Église du XIème siècle

Eric Gérard s’adresse alors à son invité du jour « Avant de vous montrer ce que je fais, je voudrais vous dire que je suis très heureux de vous recevoir, car justement j’ai un projet qui me tient à cœur depuis quelques temps. Votre avis en tant que professionnel du tourisme m’intéresse ! J’ai dans l’idée d’ouvrir une galerie d’exposition cet été, dans l’ancienne église du XIème siècle sur la commune pour réunir une vingtaine d’artisans qui font du bel ouvrage. Le Maire d’ailleurs soutient ma démarche et mettrait l’église à notre disposition gracieusement ! Cela dynamiserait nos activités en période estivale, et permettrait de mieux faire découvrir des sites quelques peu oubliés, et pourtant superbes, aux randonneurs et nombreux touristes qui pourraient allier découvertes culturelles artistiques et historiques ! Si vous avez le temps, en repartant nous pourrons aller voir ? »

La qualité contre le « made in china »

Christophe Gravier accepte puis le questionne sur sa clientèle. « Votre fabrication est du haut de gamme ! Elle est certainement destinée à des personnes très ciblées ?  Il est clair que vous n’êtes pas sur un tourisme de masse ? »  L’occasion était trop belle pour ce maître artisan d’art, passionné par son métier, et qui, à l’évidence, en veut beaucoup au « made in china » qui envahit tout le marché français et concurrence fortement la production qualitative des artisans, qui en portent le nom ! « Même à Sarlat, on devrait privilégier ceux qui fabriquent sur place, et ne pas nous mettre sur le même statut que ceux qui ne font qu’apposer une signature sur une pièce de provenance asiatique ». Le voilà parti dans une diatribe, quelque part justifiée, sur la société de sur consommation… « Les gens achètent majoritairement du bas de gamme, sur une impulsion et jettent l’objet sans état d’âme ! » Il nous fait alors partager un moment d’émotion à l’évocation d’un souvenir d’enfance où l’attente patiente d’une petite voiture tant désirée, qu’il venait admirer tout les samedis matins, s’est transformée en réalité par l’amour et le sacrifice de sa maman qui le lui a achetée en secret, en économisant jour après jour pendant plusieurs mois pour le lui offrir… ! Le prix et le goût des choses, ça passe parfois par là … Une note d’espoir tout de même apparaît quand il rajoute «  ce serait bien de revenir aux objets authentiques, que l’on a plaisir à produire et à offrir, et je crois qu’on va y arriver ! ».

Une clientèle de niche pour les chasseurs et collectionneurs

Puis Eric Gérard va détailler à Christophe Gravier son marché  « Alors pour tout vous dire, ceux qui m’achètent mes oiseaux, sont pour la plupart des chasseurs ou des passionnés comme moi. Car voyez-vous, pour faire réaliser cette bécasse, par exemple, il me faut 30 heures de travail. Alors le prix est en conséquence. Je suis également très sollicité sur internet grâce à mon site qui est bien référencé. J’apparais dans les premiers quand on tape www.lesoiseauxenbois.fr. Et surtout je fais régulièrement un très important Salon en Sologne « Game Fair » sur trois jours. C’est le rendez-vous de la Chasse et de la Nature où je dois absolument être présent ; avec plus de 80 000 visiteurs et 500 exposants, j’y récolte le gros de mes commandes, car les amoureux de mes oiseaux me rappellent ou passent me voir exprès pour me voir travailler. Pour moi c’est une référence et une très belle carte de visite ! »

Et quand Christophe Gravier lui demande comment cela se passe en local, il lui avoue que c’est plus difficile, car le public n’a pas assez d’informations sur le sujet. En revanche, il trouve intéressant d’avoir pu, l’année dernière, grâce à l’Office du Tourisme de Sarlat, et avec l’implication de la Chambre de Métiers, exposer deux oiseaux en vitrine pendant quinze jours, avec d’autres œuvres d’art de confrères. Cela a permis aux touristes de voir de très beaux objets et aussi de les acheter. « Je pense que les artisans d’art et les Offices de Tourisme pourraient conclure un partenariat commercial gagnant-gagnant et valoriseraient ainsi notre beau Périgord auprès d’une clientèle nationale et internationale friande d’oeuvres de qualité ». Depuis plusieurs années il recherche un local assez grand à Sarlat pour créer, avec ses collègues, une galerie d’art. Il est confiant et espère que les élus locaux sauront l’appuyer dans ce futur projet le moment venu.

Mettre de l’humain dans le tout numérique

Christophe Gravier fait à son tour un parallèle avec le Tourisme. Il met l’accent sur l’importance de la digitalisation de l’économie et son attachement à remettre de l’humain dans le numérique. « Nous avons la chance que ce département soit une vraie destination. Nous générons le plus de nuitées étrangères comparées au littoral, qui est notre plus gros concurrent ! Mais même si nous ne pouvons plus nous passer du digital, les gens sont en recherche d’émotions…nous devons leur donner envie de nous découvrir. La vidéo est aujourd’hui le medium incontournable. Nous pouvons mieux leur raconter des histoires de vie et savoir-faire en Périgord. Cela permet de mettre en scène la richesse et la diversité de nos filières, notamment autour de grandes  thématiques pour attirer de plus en plus une clientèle internationale : préhistoire et monde souterrain… châteaux médiévaux et patrimoine architectural… gastronomie et art de vivre terroir…paysages et savoir-faire …. Nous avons la chance d’avoir une vraie marque « Dordogne-Périgord » et nous assurons également la promotion de l’aéroport de Bergerac, porte d’entrée appréciable de l’international. C’est pourquoi il est essentiel d’aller sur le terrain prendre les avis et réalités des personnes qui sont nos relais, pour améliorer nos offres de service »

Tous deux  reconnaissent l’importance de la mise en place d’une stratégie commerciale, qui s’appuie  sur la qualification de l’offre. Il faut se distinguer, bien communiquer, soigner son accueil client et tout faire pour le fidéliser et le faire revenir. L’enjeu de positionnement est de taille aujourd’hui avec la multiplicité des réseaux et informations, chacun dans son métier, et sur son créneau sait qu’il doit rester visible ! Ils pourraient passer des heures à échanger sur ce domaine, on sent bien que c’est le nerf de la guerre !

Un tour de main d’exception

Il reste à Eric Gérard de présenter à son hôte son tour de main et son parcours professionnel. « Pour faire un oiseau, c’est long ; je pars d’une pièce de bois brut, et je sculpte en taille directe, je le « chantourne » puis je ponce, je pyrograve et je peins pour plus de réalisme. Je fais  tout à la main, je préfère, car les outils électriques ne permettent pas de réaliser certaines spécificités que je trouve sur le bois, ou la forme que je veux donner sur un point précis.  Mes oiseaux ont tous la possibilité de tenir sur leurs deux pattes, comme s’ils étaient vivants !  Je réalise essentiellement des pièces uniques, vendues avec leur certificat d’authenticité ». Quand il propose à Christophe Gravier, vêtu de son tablier, de s’asseoir devant l’établi, il lui choisit une grosse chute de noyer, lui fournit un gabarit pour qu’il puisse esquisser, avec un gros feutre vert, la forme d’un oiseau à plat. Le directeur devient apprenti ! Il s’applique, prend son temps et suit les consignes strictes et précises du maître qui l’encourage tout en plaisantant «  voilà ; c’est très bien ! Vous vous débrouillez plutôt bien …bon un peu long… si vous voulez que ce soit rentable, il va falloir aller plus vite ! »

Christophe Gravier « c’est un coup de main à prendre. Je sais d’où l’on part et où l’on va. C’est déjà çà ! » Puis il l’interroge aussi sur la qualité des bois que le sculpteur utilise. La réponse est sans appel « Je travaille tous les bois du territoire le plus souvent et j’ai une préférence pour le noyer et le tilleul. Chaque bois est toutefois intéressant, y compris le hêtre, l’orme ou le châtaigner. Il faut savoir que,  selon s’ils poussent en sol très riche ou peu fertile et sec, les  premiers donnent de larges veinages, les seconds, des veinages serrés comme l’if très utilisé dans le sud est de la France.  C’est pour moi un vrai plaisir de voir les cernes transpirer sous la fine couche de peinture, ça contribue au réalisme final». D’ailleurs son exigence dans le rendu est en partie due à sa passion pour la photo et la lumière naturelle, qui lui permet de voir des détails et coloris qu’il s’empresse de rendre à ses oiseaux. «  Jamais je ne copie, mais je m’en inspire pour les sublimer, comme un peintre qui a devant lui un corps de femme nue ! » nous dit-il. Bécasse, bécassine des marais, pic vert tout est dans la précision et la recherche d’excellence, jusqu’à notre émerveillement en découvrant la boîte à plumes dont il nous conte la tradition avec fierté.

Un parcours professionnel atypique

Quant à son parcours professionnel, il nous raconte avoir eu une autre vie, avant celle de sculpteur d’art autodidacte. « Si j’en suis là, c’est grâce à un vieux monsieur de 92 ans aujourd’hui, Henri Fourdrain, installé en Baie de Somme et qui a répondu à mon appel il y a une dizaine d’années. Je n’ai pas toujours été sculpteur sur bois. J’étais taxidermiste depuis mon apprentissage à 14ans, et je me suis retrouvé un jour pratiquement sur le carreau ! Une réglementation drastique a mis cette profession sur la paille, faute de pouvoir accepter de naturaliser des espèces protégées, même mortes accidentellement.. » Le sujet est encore douloureux, l’incompréhension et l’indifférence à l’égard des professionnels respectueux de la nature et des animaux le révoltent encore. Il rajoute «  On aurait pu trouver des accords, en passant par des constats de vétérinaires attestant d’une mort accidentelle ou naturelle et des registres tenus par la gendarmerie… ». Une page se tourne en silence. . Puis il reprend « Comme j’étais depuis tout gosse, passionné par les oiseaux, je me suis dit que si je ne pouvais plus leur redonner vie, je pourrais en fabriquer. Il me fallait trouver un maître, ce fut Henri ! Il m’a dit «  je te montre comment faire un bec de bécassine, je te le montrerai une seule fois ; si tu piges, tu seras sculpteur, sinon tu feras autre chose ! » Je le remercierai toute ma vie ! Il m’a transmis son savoir-faire ; et moi, un jour, je ferai de même pour aider un ou une jeune passionné(e) de nature et d’oiseaux ! »

L’heure est venue de nous séparer, Christophe Gravier lui demande s’il y a des oiseaux qu’il rêverait de sculpter ? Avec entrain et conviction Eric Gérard lui répond «  les grands rapaces ! Je n’ai pas encore pris le temps d’en faire car ce serait très long et très coûteux, mais je n’ai pas dit mon dernier mot ! » Puis en lui serrant la main, Christophe Gravier lui fera cette réflexion : « nous faisons un peu le même métier, vous sublimez la matière et nous le Périgord ! »  Et, comme promis, il nous précèdera sur la route pour nous faire découvrir ce site du XIème siècle, objet de toutes ses pensées, qui lui donnera sûrement l’occasion de faire partager sa passion du beau et de la perfection pendant ce nouvel été 2017.